Je m’assois adossé à un lampadaire. Pris d’une folie d’un manque de sommeil, je me mets à parler.
« Pourquoi t’es allumé ? Pourquoi à ce moment donné, tandis que le paysage est peint d’une noirceur sanglante, tu décides encore d’être allumé ? »
Pas de réponse.
« Même toi tu ne le sais pas hein ? Je compatis tellement. »
Je lève la tête pour voir la forme du lampadaire.
« C’est fou à quel point des gens se sont fait chier à te construire et pour autant tu es si… insignifiant dans ce monde. T’existes parce que tu as été conçu, parce qu’on t’a donné une vie, et pourtant je suis sûre que je suis la première personne qui te parle réellement. »
Toujours aucune réponse. Je regarde le vide en face de moi.
« On est quoi dans ce monde ? On existe pour quoi ? Illuminer j’imagine pour toi ? Le paysage est tellement calamiteux que ça en est étouffant. T’arrives à trouver une personne qui est illuminée par ta lumière tellement faible que j’arrive même pas à voir mon bras tendu devant moi. »
Le lampadaire est toujours muet.
« Dis ? Tu t’es jamais demandé comment tu arrives à produire de la lumière ? Mais profondément ? En regardant mon bras, je me demande comment j’arrive à le tendre sans y penser, genre qui est le créateur qui a dicté que ce monde a une gravité, des personnes avec des os, des muscles et que tout ça réunis fait que je puisse bouger mon bras sans effort. »
Silence radio pour l’objet avec une ampoule.
« Comment ce monde peut-il exister ? Les scientifiques peuvent me sortir un rapport de milliers de pages, est-ce qu’ils disent la vérité absolue ? On a notre vérité, notre science, notre merde… Mais imagine je te parle et toi dans le monde des lampadaires pour vous le ciel noir c’est juste rose et que ta lumière qui essaye de nous illuminer pour ton monde c’est l’équivalent de manger ou boire. On se croit intelligent car on a créé la science, mais est-ce que notre science est universelle, ou est-ce juste nous, humains, qui pensons qu’on est les meilleurs et qu’on sait tout ? »
Le lampadaire est tellement choqué de ces questions qu’il se fige sur place.
« En tout cas, ce monde dans lequel on m’a imposé m’étouffe, me tue à petit feu. J’espère que dans ton monde des lampadaires tu es plus vivant. Ici on a des guerres, des différences, de l’égocentrisme, une société ; une panoplie de paysages autant morbides qu’effrayants. Mais hélas, on me force à vivre dans ce monde, à subir l’entièreté d’un monde humain dont j’en comprends même pas les fondamentaux. Une anomalie avec des défauts qui cherche une raison à la vie. Le bonheur, la joie, les souvenirs… Tout est futile. Mais notre règle à nous, dans notre monde, c’est qu’on ne peut pas s’éteindre. Et si on le fait ce sera tellement insignifiant ; on deviendra au mieux un chiffre dans une presse locale et au pire un tas de poussière crématoire qui sera dispersé par la brise du vent violent. »
Je me lève et fais face au lampadaire.
« Et toi ? Pourquoi t’es allumé ? »
Laisser un commentaire